Page 16 - L'Extension N° 66 / Octobre-Novembre 2018
P. 16

.décodage/tribune libre






















                                  La Suisse fait un pas


                                         important vers les


                             travailleurs frontaliers






              JEAN-FRANCOIS        En acceptant d’aider les frontaliers licenciés à re-  La votation en 2014 sur la limitation de l’immigration constitue
                   BESSON          trouver un travail, la Suisse a fait un grand pas vers   une illustration parfaite. Les cantons ayant voté le plus mas-
           SECRÉTAIRE GÉNÉRAL      une normalisation des rapports avec cette catégorie   sivement pour étant ceux qui étaient les moins concernés. Il
              DU GROUPEMENT   de travailleurs. L’occasion de sortir enfin de positions totale-  est vrai également que la crise de 2008 a aussi concerné la                                                       www.sig-vitale.ch
             TRANSFRONTALIER
                  EUROPÉEN   ment schizophrènes.                              Suisse, certes dans une moindre mesure que la plupart des
                            Alors que la Confédération a mis en place, depuis le 1  juillet,   pays européens mais elle a, malgré tout, suscité beaucoup
                                                                     er
                            une préférence indigène light visant à limiter l’arrivée d’une   d’inquiétudes. Enfin, dans certains cantons comme Genève,
                            main d’œuvre étrangère sur le territoire, elle annonce parallè-  la main-d’œuvre étrangère est massive et peut créer un sen-
                            lement que le pays, avec un taux de chômage de 2,7 %, est   timent d’envahissement. En résumé, ces freins à l’arrivée de
                            en situation de quasi plein emploi. Tous les experts le confir-  travailleurs étrangers ne sont pas dictés par des motivations
                            ment, le pays va connaître, dans les dix prochaines années,   économiques mais bien par des ressentis et des peurs.
                            un déficit de main d’œuvre qualifiée extrêmement important.   Pourtant, si l’on prend un peu de recul, au moins dans la ré-
                            Du fait du vieillissement de la population, ce sont près de   gion lémanique, on ne peut que constater un vivre ensemble
                            700 000 postes de travail qui seront à pourvoir dans quasi-  qui globalement se passe bien. Combien de régions au
                            ment tous les secteurs d’activité et à tous les niveaux.  monde peuvent se targuer d’avoir quotidiennement plus de
                            Une schizophrénie doublée cet été par la position du secré-  120 000 personnes qui passent une frontière pour aller travail-
                            tariat d’État à l’Économie (Seco) qui entend bien incorporer   ler et plus de 50 000 autres qui la passent dans l’autre sens
                            les travailleurs frontaliers dans son système de chômage, non   pour aller résider ? Je devrais plutôt dire, qui se passait bien.
                            pas pour l’indemnisation mais bien pour le retour à l’emploi.   Depuis une dizaine d’années et la montée en puissance d’un
                            « Dès son inscription auprès de nos services, la personne   parti clairement anti-frontaliers, le climat s’est quelque peu
                            frontalière figure dans nos fichiers de demandeurs d’emploi et   tendu. L’absence de réactions de la classe politique n’a pas
                            son profil est accessible aux entreprises, sans distinction de   arrangé ce sentiment d’abandon ressenti par de nombreux
                            son lieu de résidence. De même, l’accès aux offres d’emploi   travailleurs frontaliers. Nous sommes passés en quelques
                            des entreprises lui est assuré. » En pleine mise en place de la   années d’une volonté d’intégration et d’investissement à de
                            préférence indigène light, il y a de quoi perdre son latin !  la frustration et du rejet. La lecture des réseaux sociaux est,
                            Les partis populistes vont se déchaîner et le gouvernement,   sur ces thématiques, pour le moins édifiante. En acceptant
                            mais aussi les personnels des offices régionaux de placement   de prendre en considération les frontaliers licenciés et de les
                            (ORP) vont avoir beaucoup de pressions négatives. Gageons   accompagner dans leur recherche d’emploi, la Suisse fait un
                            qu’ils sauront faire face. Sur un plan plus pragmatique, le   pas significatif. Il faut espérer que les cantons sauront appli-
                            travailleur frontalier licencié en Suisse a forcément une expé-  quer ces mesures. Ce sera un bon moyen de revenir vers
                            rience du pays et des conditions de travail. Le garder ‘‘sous la   des relations plus normalisées, prenant en compte toutes les
                            main’’ et le reclasser dans une entreprise en déficit de person-  populations, en respectant les droits de chacun. Il y a urgence
                            nel peut être une bonne opportunité pour l’économie et donc   si l’on veut préserver un climat social serein dans nos régions
                            pour l’emploi en général.                         frontalières !
                            Comment expliquer alors cette ambivalence ? La
                            première raison tient évidemment à un contexte
                            mondial et européen. Les inquiétudes face à la   REPÈRES
                            mondialisation, aux flux de migrants, aux bou-  Jean-François Besson est secrétaire général du Groupement transfrontalier européen
                            leversements technologiques concernent aussi   depuis la création de ce poste en 1992.
                            nos voisins. Ils n’échappent pas à cette mon-  Il contribue, depuis, au développement de cette association qui représente et défend
                            tée régulière du repli sur soi et du populisme.   les populations transfrontalières de part et d’autre de la frontière franco-suisse.  © GTE

              16  l’EXTENSION / OCTOBRE 2018
   11   12   13   14   15   16   17   18   19   20   21